Simplication

des procédures, des formulaires, des objets et des concepts

jeu

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Simplifiez le jeu ! C’est ce que dit Jouvet à notre classe d’amateurs. Ce qu’il ordonne plutôt, qu’il articule en détachant chaque syllabe et en balayant son public d’un œil glacé. Il est blême. De colère sans doute. 

Je suis placé du côté droit de la salle de théâtre, je ne distingue que son profil. La maigreur détache sa silhouette du fond blanc du décor. Il cherche ses mots, comment nous faire passer le message ?

Brusquement il se déplace et nous interroge. Je panique lorsqu’il se tourne vers moi. Astuce suprême, il pivote brusquement et dirige un doigt accusateur vers mon ami Paul. Jouvet a une idée lumineuse, d’ailleurs son visage s’éclaire. 

- Que signifie « simplifiez » dans la pièce que vous jouez tous les jours, Monsieur ? Monsieur 

comment déjà ?

- Paul Carimont, Monsieur.

- Je vous écoute, Monsieur Carimont.

Paul est chargé d’enregistrer les inscriptions des créateurs d’entreprises à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Montpellier. Les lourdeurs bureaucratiques, il connaît. Paul ne  réfléchit pas longtemps avant de répondre.

- Pour moi, simplifier signifie alléger les procédures, Monsieur. Supprimer celles qui ne sont pas indispensables, raccourcir les autres.

Jouvet retient toute expression. Notre silence fait écho au sien. Incapables de l’interpréter, nous attendons un signal. Il ne vient pas.

Le Maître se déplace rapidement sur le côté gauche de la scène qu’il occupe seul, c’est Anna qu’il apostrophe, avec les femmes il est direct, leur nom ne l’intéresse pas.

- Et vous, Mademoiselle ?

Anna travaille à la Direction Contrôle des Risques de sa banque, elle ne plaisante pas avec les risques, ceux de la banque s’entend, ceux des clients ils n’ont qu’à les assumer. Elle hésite. La question la met en porte à faux avec son métier. Sa Direction ne cesse de la bombarder de mails pour qu’elle multiplie les contrôles, alors « simplifiez le jeu », elle ne voit pas. Elle sèche.

Jouvet ne bouge pas. Il scrute son visage sans ciller. Anna transpire, son angoisse monte, la nôtre aussi, à qui le tour ?

C’est Alan qui se lève de son propre chef. Alan joue de la contrebasse dans l’orchestre de Montpellier. Il a été recruté sur concours naturellement, il a bûché pour le réussir, trop heureux de quitter son Liverpool pluvieux pour le soleil méditerranéen.

- Pour moi, simplifier le jeu consiste à jouer sobrement. Je suis la partition évidemment, mais sans en rajouter, ni dans l’intensité, ni dans le tempo, pas davantage dans ma gestuelle.

- Bien. Bien.

La voix glaciale de Jouvet perce l’air, elle est tendue comme une flèche.

Manque de chance, c’est moi qu’elle vise à présent. Je ne suis ni fonctionnaire, ni banquier, pas davantage musicien. J’essaie d’écrire. C’est de la littérature que je m’inspire pour apporter une réponse, originale j’espère.

-Simplifier le jeu c’est écrire comme Flaubert. Dans ses « Correspondances », il explique à sa chère et tendre qu’il veut écrire…Je tiens dix seconde d’un habile silence, théâtral en diable, Jouvet va adorer c’est ce que je me dis…

-….sur rien….

Nouveau silence pour faire réfléchir et surprendre.

-….Son ambition est de simplifier son style, le dépouiller, revenir à l’essentiel.

Bien respirer avant de poursuivre, le Maître nous l’a appris.

- Sans complexité inutile, sans histoire à rebondissement, sans adjectif ou adverbe superflu.

C’est là qu’est l’essence de l’écriture selon lui.

L’essence de la vie ?

Ma voix est montée dans les aigus pour souligner l’interrogation, je me trouve bon comédien. J’attends le verdict.

Le regard que Jouvet pose sur moi me paraît moins sévère. Il se détend. Un large sourire fend à présent son visage. Ses yeux pétillent. Il lève les bras au ciel et déclame en riant :

- Simplifier le jeu, c’est libérer la vie. Dans la simplicité, nous vivrons épanouis. Nous serons

enfin débarrassés du carcan d’habitudes, de souvenirs, de toiles que des araignées invisibles tissent dans nos cerveaux. Nous n’aurons plus rien à voir avec les « vieux meubles à tiroirs encombrés de bilans, de billets doux, de procès, de romances » que décrit Baudelaire, foin de la paperasse et de la poussière. Nous vivrons libres et nus.

Didier Amouroux, auteur de « Contes Solaires », « Dix Petites France » et « Rêveries

Cévenoles », éditions du désir.

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